Le 29 janvier 2026 s’est tenue notre assemblée générale au lycée agricole de Château-Salins. Plus de 150 personnes, éleveurs, acteurs de la filières et partenaires y ont assisté.

Pour cette édition, nous avons choisi de placer l’installation des jeunes en élevage au cœur de nos réflexions. Notre ambition était de mobiliser les acteurs de la filière pour faire émerger des solutions concrètes et faciliter le parcours des futurs exploitants.
Audrey Deprugney, membre du bureau de l’APAL, a ouvert la table ronde en détaillant notre démarche. En amont de l’assemblée générale, nous avons en effet sollicité 29 élèves de BTS ACSE du lycée de Château-Salins. L’objectif était de recueillir leur vision de l’élevage actuel, d’identifier leurs motivations mais aussi de comprendre leurs freins. Pour garantir un échange ancré dans la réalité, ces étudiants sont venus présenter eux-mêmes le fruit de leur réflexion devant l’assemblée.
Nous sommes la moitié de la classe, 15 sur 29, à envisager de nous installer à court ou long terme, dont 13 en élevage bovins lait et/ou viande. Pour beaucoup d’entre nous, devenir éleveur c’est par passion, voir par vocation « on naît éleveur » ! Pour certains c’est aussi la volonté ou le devoir de conserver une exploitation qui est le fruit d’un travail qui s’est transmis de génération en génération. C’est pour d’autres une envie de rendre fiers leurs parents.
C’est une fierté de poursuivre et faire vivre une exploitation familiale.
Nous avons envie d’améliorer nos productions. Nous aimons le contact avec les animaux mais aussi le suivi technique du troupeau, le travail en plein air et dans la nature, la diversité des tâches et la liberté qu’offre le métier d’agriculteur.
Reprendre une exploitation est un lourd défi à différents niveaux.
Tout d’abord le prix des terres est exorbitant. Quelles solutions les banques envisagent‑elles pour accompagner l’installation des jeunes, compte tenu des prix de reprise élevés (exploitation, valeur du troupeau), que ce soit en cadre familial ou hors cadre familial ? Une revalorisation des aides à l’installation est‑elle prévue, ainsi qu’un dispositif d’accompagnement financier étalé sur plusieurs années ?
Ensuite, les normes et les réglementations, que nous jugeons trop strictes, nous donnent le sentiment d’être constamment contrôlé et cela devient pesant.
A cela s’ajoute les lourdes tâches administratives, la charge de travail et les astreintes. Les agriculteurs cumulent de plus en plus de missions hors production, chronophages et peu motivantes.
Nous craignons les crises sanitaires. Comment garantir la reconstitution de troupeaux avec une haute valeur génétique, lorsque celui-ci a été abattu ? Certains éleveurs perdent toute motivation à recommencer.
L’absence de garantie de prix qui rémunèrent notre travail est autre point d’inquiétude. L’incertitude sur leur évolution freine fortement les projets d’installation. Comment faire face à la concurrence de pays (Amérique du sud) où le coût de production est autour de 2 €, alors qu’il atteint 6,20 € en France ? Les prix actuels, très favorables, peuvent‑ils se maintenir ?
Le principe de contractualisation est intéressant, mais nécessite des engagements de long terme (au moins 10 ans) avec un prix garanti couvrant le coût de production, tout en permettant des ajustements selon le marché.
Sur le plan des aides, comment compenser leur diminution ? Une amélioration des prix de vente est‑elle envisagée pour au minimum couvrir les coûts de production et dégager une marge pour investir et améliorer les systèmes ?
Enfin, le manque de reconnaissance sociale nous afflige. L’influence du grand public, parfois mal informé, peut rapidement nuire à l’image du métier.
Nous avons besoin de sécurité, de temps libre, de conditions de travail adaptées pour les femmes, de bâtiments modernes. Nous souhaitons rester indépendants, maîtres sur notre exploitation.
Nous pensons qu’avec les évolutions en matière de robotisation, avec l’utilisation des drones, avec les progrès de l’IA, les simplifications administratives notre quotidien sera facilité.
Nous savons que nous devrons nous former en informatique, en gestion des données, aux outils connectés, en communication pour valoriser le métier d’éleveurs et que nous devrons nous adapter face aux changements climatiques et aux attentes sociétales notamment en termes de bien-être animal et d’environnement.
L’agriculture reste pour nous un métier de passion et d’engagement, mais son avenir est fragilisé par le manque de sécurité, de rentabilité et de reconnaissance. Malgré nos efforts pour produire des aliments de qualité et répondre aux attentes de la société, les contraintes s’alourdissent et le soutien se fait rare. Pourtant, sans agriculture, ce sont des emplois, des paysages, des traditions et notre souveraineté alimentaire qui disparaîtraient.
De nombreux agriculteurs se rassemblent aujourd’hui, non pas par plaisir, mais pour alerter sur une crise profonde. Nous voulons simplement pouvoir vivre de notre travail et continuer à nourrir la population. Pour cela, un soutien réel est indispensable, notamment pour encourager l’installation des jeunes. Sans eux, il n’y aura plus d’agriculteurs demain.
Alors nous avons une question, si vous voulez continuer à faire vivre notre belle agriculture française, qu’est-ce que vous êtes prêts à faire pour nous soutenir ?
Avant de répondre à leurs questions, le président, Stéphane Peultier, a commencé par faire un lourd état des lieux de la filière viande : une population d’éleveurs vieillissante, une rareté des repreneurs, une baisse du cheptel et un manque de féminisation du métier. Ensuite, s’est déroulée la table ronde, animée par Yves Le Roux, enseignant chercheur à l’ENSAIA-Université de Lorraine et constituée des banques, JA, industriel, MSA, distributeur, la région Grand Est.
Voici quelques éléments de réponse apportés aux jeunes ce 29 janvier :
Béatrice MOREAU, Conseil Régional :
La région est aux côtés des jeunes pour les soutenir dans leur projet d’élevage notamment avec le plan ambition éleveur. Elle l’est aussi en proposant des formations aux demandeurs d’emploi pour, par exemple, devenir salariés en exploitation d’élevage ou agent d’entretien du matériel d’élevage. Cela permet aux agriculteurs d’être plus sereins en disposant de main d’œuvre, car nous savons qu’elle est rare. Nous avons besoin de main d’œuvre qui vient du milieu hors agricole et c’est positif, car elle apporte de nouvelles idées.
Le conseil Régional suit 500 dossiers d’installation par an. Il participe au point info/transmission et exige, comme un bon père de famille, un projet viable et vivable, cela va de soi.
Béatrice Moreau a incité à lever le tabou du fermage. Nous ne sommes pas obligés de posséder ses terres pour être agriculteur, ni ses tracteurs ou autres engins puisqu’il existe le fermage et les CUMA.
Béatrice Moreau a conclu « Nous avons envie d’avoir des éleveurs sur le territoire. »
Dominique SAUTRÉ, président de la MSA
La MSA accompagne les agriculteurs tout au long de leur vie. Pour les jeunes nous avons avons obtenu il y a peu, en 2020, les congés de paternité et maternité alignés sur les mêmes droits que les salariés, avec un droit au remplacement. Nous travaillons sur les crédits d’impôts « remplacement pour congés » pour passer de 14 à 17 jours. Du côté de la santé mentale, une enquête récente menée sur 1000 exploitants, menée pendant 18 mois a mis en évidence de nombreux mal-être. Un système de signalement a été mis en place au niveau de la MSA et nous avons doublé nos objectifs en terme de suivi par l’action sociale des agriculteurs en souffrance.
Des stages de communication existent pour limiter les difficultés dans les relations au travail, mais nous regrettons le manque de participation des anciens, notamment lors de la préparation d’une installation. « Sentir si l’association va coller au niveau relationnel c’est important. »
Notons aussi que travailler au service de remplacement est une très bonne école avant de s’installer. Attention, l’autoentreprise est interdit en milieu agricole.
La MSA participe aux stages 21 heures, qui vont d’ailleurs être retravaillés.
Au moment de l’installation un conseiller en protection sociale vient aider le jeune dans ses démarches auprès de la MSA. Un suivi est réalisé au bout d’un an.
Antoine CLAVEL, responsable installation JA Grand Est
Il est primordial d’écouter les attentes de nos jeunes du 21ème siècle. Aux JA, en action syndicale, nous avons travaillé à la meilleurE valorisation des prix et à la rémunération des agriculteurs. C’est un argument fort pour l’attractivité du métier. Ces dernières années nous avons orienté nos actions vers l’obtention des primes au détriment de la construction des filières. Mais sur la loi égalim nous avons œuvré pour permettre la mise en place de la contractualisation qui permet une garantie pour nos exploitations. Nous sommes également en permanence en négociation avec les pouvoirs publics pour faciliter les installations avec l’obtention d’aides à la modernisation et à la formation.
Selon Antoine CLAVEL, « une des difficultés pour reprendre les exploitations pourrait venir, après le côté économique, de la pression des ainés. L’histoire familiale est lourde à porter, c’est sûr, nous sommes regardés par notre famille, mais vous avez le choix. Faites vos armes et revenez avec vos idées pour faire évoluer votre exploitation. »
L’évolution des mentalités sur la relation au travail ( droit au repos, au week-end, au temps de travail en rapport avec le contexte social) est aussi nécessaire pour que les jeunes générations se sentent bien dans le métier d’agriculteur, d’éleveur.
L’installation avec les aides permet de suivre des formations et d’être accompagné. Il ne faut pas être pressé car c’est un projet de vie qu se joue, il faut compter au minimum un an. Il ne faut pas oublier que la formation c’est avant , pendant et après l’installation.
Pour faire évoluer l’image du métier d’éleveur, les JA, accompagnés d’éleveurs, sillonnent les collèges de la région pour parler concrètement du métier et donner envie.
Pascal FRANCOIS, directeur d’Elivia Mirecourt
Nous faisons un vrai travail pour garantir nos volumes d’approvisionnement, car sans volume il n’y a pas de rentabilité. Avec l’APAL’ nous avons co-construit , depuis 10 ans, des filières en bougeant les codes de la commercialisation, avec un soucis de répondre à l’attente du consommateur et une plus-value garantie à l’éleveur. Avec des systèmes établit c’est plus simple car quand il y a des engagements de nos clients sur les filières, la commercialisation est assurée. Quand le commerce est moins bon, les clients tiennent leurs engagements et c’est un plus pour la rémunération de l’éleveur et la stabilité de l’élevage. Un jeune inscrit dans une filière avec contractualisation, ça rassure le banquier. En jeune bovin, nous travaillons avec un prix minimum garanti et 80% du volume des JB est sous contrat.
De plus en plus nous travaillons pour apporter de la contractualisation sur des temps longs afin de répondre au besoin d’assurance des éleveurs.
Nous avons mis en place des mécaniqueS de prix qui doivent rassurer les éleveurs. Par exemple l’ajustement du prix du broutard au mois et non plus au trimestre au vu de l’augmentation fulgurante des prix.
« Sans vous éleveurs nous n’avons aucune raison d’exister. »
Patrice CONRAUD, directeur agriculture à la BPALC
Nous étudions tous les projets et nous sommes attentifs à la marge de sécurité qui est prévue. Nous sommes également très sensibles à la manière dont le jeune s’approprie son projet. Nous accompagnons des éleveurs qui sont des gestionnaires de risques, d’aléas. Quoi de mieux que d’avoir une rentabilité qui permet d’avoir de la trésorerie offrant une certaine sécurité financière de l’exploitation. La contractualisation permet de sécuriser la trésorerie face à la volatilité des prix.
Christelle BOURDON, responsable de l’expertise agricole au Crédit Agricole de Lorraine
Le prêt bancaire reste l’outil financier principal que nous offrons avec des fondamentaux pour y accéder : un projet viable, un endettement cohérent, une trésorerie pour faire face aux aléas. Nous travaillons par contre sur l’évolution des modalités de prêt comme, par exemple, la possibilité de pause de crédit en cas de d’aléa sanitaire.
Pour analyser les projets, nous avons besoin d’avoir les résultats économiques de l’exploitation mais aussi les scénarios, les prix de marché de demain, et la contractualisation est une garantie importante. L’approche filière pour raisonner le projet est essentiel.
Thomas JACQUEMIN, représentant Denkavit
Denkavit propose aux exploitants de produire du veau en réponse à un marché Français actuellement non honoré. Denkavit apporte un accompagnement personnalisé d’un point de vue financier et technique pour une sécurisation des revenus et une charge de travail maitrisée. Un atelier de production de veaux peut être une solution pour avoir une source de revenu supplémentaire lors de l’installation d’un jeune. La contractualisation peut aller jusqu’à 9 ans avec un prix minimum de prestation. L’approvisionnement des veaux se fait à 70% dans le Grand Est.
Benoit CARREZ, représentant Agromousquetaires
Notre métier c’est de vendre de la viande. Tous nos points de vente sont équipés d’un point traditionnel et nous tenons à les maintenir. En bovin, nous avons 12 000 éleveurs partenaires avec pour certains des contrats egalim. Notre direction a décidé d’investir 300 millions d’euros dans nos unités de productions, nous allons donc sécuriser notre production. Nous allons investir dans nos outils de transformation. Nous avons aussi créé une filière bœuf junior et nous finançons des places d’engraissement.
Merci à Yves Le Roux pour l’animation.
Merci à Jacques Banderier, sous-préfet de Sarrebourg/Château-Salins pour la clôture de nos travaux.